Michel Ongoundou Loundah : « Le dialogue coûte toujours moins cher que la fracture »
Publiée ce dimanche 16 août chez notre confrère Leradar.ga, en cette veille de fête de l’Indépendance, la tribune de Michel Ongoundou Loundah part d’une idée simple, mais devenue singulièrement importante dans une société traversée par les crispations. Et si les Gabonais recommençaient à se parler ?
« Les hommes ont besoin de parler. Et lorsqu’ils veulent continuer à vivre ensemble, ils doivent surtout apprendre à se parler », écrit-il dès les premières lignes.
L’auteur n’appelle ni à effacer les désaccords ni à une réconciliation de façade. Il propose plutôt de regarder ensemble le chemin parcouru depuis 1960, les réussites comme les échecs, les blessures comme les espérances, autour de trois questions simples. « D’où venons-nous ? Où en sommes-nous ? Où voulons-nous aller ? »
L’Histoire ne s’écrit pas à la gomme
Pour Michel Ongoundou Loundah, le Gabon n’a commencé ni le 30 août 2023 ni avec ceux qui gouvernent aujourd’hui. Une République reçoit un héritage, conserve ce qui mérite de l’être, corrige ce qui doit l’être et poursuit son chemin.
C’est dans cet esprit qu’il relevait, au moment de rédiger sa tribune, l’absence particulièrement frappante du portrait d’Ali Bongo Ondimba parmi ceux des chefs de l’État présentés à Libreville pour les festivités. Cette omission semble avoir été corrigée entre-temps. Elle n’enlève rien à l’argument de fond, tant cette absence sautait aux yeux.
Sans défendre le bilan de l’ancien président, qu’il rappelle avoir lui-même combattu, l’auteur jugeait difficilement concevable que près de quatorze années de l’histoire politique du pays disparaissent ainsi d’une représentation officielle.
D’où cette formule, l’une des plus fortes du texte : « L’Histoire ne s’écrit pas à la gomme. » Reconnaître qu’Ali Bongo a été président, ajoute-t-il, ne vaut « ni réhabilitation, ni absolution ». C’est simplement respecter un fait historique.
La peur de perdre, l’épuisement d’attendre
La tribune se fait plus sévère lorsqu’elle aborde les comportements liés au pouvoir. Michel Ongoundou Loundah met en garde contre les fonctions qui deviennent des territoires à défendre, les privilèges que l’on veut préserver et la proximité politique transformée en capital personnel.
Il rappelle à ce propos l’expression utilisée par Omar Bongo en 2007 lorsqu’il dénonçait un gouvernement devenu un « rassemblement de roitelets ». Le mot appartient à une autre époque, écrit-il, mais le danger demeure.
Sa mise en garde tient en une phrase : « Une Nation ne peut durablement vivre entre la peur de perdre chez les uns et l’épuisement d’attendre chez les autres. » C’est dans cet écart, estime-t-il, que naissent les frustrations, puis les ressentiments et les colères.
Retrouver les sages, entendre la jeunesse
Face aux tensions, l’auteur regrette aussi l’effacement progressif des sages et des aînés, ces femmes et ces hommes suffisamment libres des ambitions et des carrières pour rappeler chacun à la mesure.
« Les réseaux sociaux ne peuvent devenir notre unique arbre à palabres. Les communicants ne peuvent remplacer les médiateurs. » Et il ajoute cette exigence : « Nous avons besoin de voix capables de parler au pouvoir sans flatterie, à l’opposition sans complaisance et au pays sans haine. »
Mais l’alerte la plus grave concerne peut-être la jeunesse. Reprenant les mots d’une jeune compatriote, Michel Ongoundou Loundah résume le désarroi d’une partie de cette génération par une alternative terrible : « Partir ou s’abîmer. »
Partir chercher ailleurs une chance, ou s’abîmer ici dans l’alcool, les paradis artificiels et d’autres consommations dangereuses. « Lorsqu’une jeunesse en vient à penser son avenir en ces termes, ce n’est plus un simple malaise. C’est une alerte », écrit-il.
L’enjeu est donc de redonner aux jeunes la conviction qu’ils peuvent réussir dans leur propre pays « par leur travail, leur courage, leurs compétences et leur mérite. Sans piston. Sans réseau. Sans devoir se courber devant quiconque. »
Mbanié, ou l’obligation de se souvenir
L’affaire Mbanié traverse également cette réflexion. Pour l’auteur, elle doit conduire le Gabon à mieux protéger sa mémoire diplomatique et juridique.
Il appelle à inventorier les traités et conventions signés depuis l’indépendance, retrouver les originaux, vérifier leur situation, les conserver et les numériser. Mais il demande aussi de recueillir sans tarder la mémoire des anciens diplomates et hauts fonctionnaires encore capables de transmettre ce que les archives ne disent pas toujours.
La formule résume l’enjeu : « Présidents, ministres, gouvernements et diplomates passent. La République, elle, doit se souvenir. »
Se parler avant d’avoir à s’affronter
Pour montrer que le dialogue est possible, Michel Ongoundou Loundah revient sur la Conférence nationale de 1990. Il se souvient de camps profondément opposés, de paroles dures, puis de ces adversaires politiques qui, progressivement, avaient recommencé à échanger.
« Derrière les étiquettes politiques, les Gabonais recommençaient à voir des Gabonais », écrit-il. La Conférence nationale ne peut évidemment être reproduite à l’identique, mais sa leçon demeure. « Le dialogue coûte toujours moins cher que la fracture. »
C’est pourquoi l’auteur propose aujourd’hui une concertation nationale, mais sans grandes assises coûteuses ni interminables cérémonies. Une concertation « sobre, libre, pluraliste, utile », ouverte aux jeunes, aux anciens, à la majorité, à l’opposition, à la société civile, aux syndicats, aux universitaires, aux entrepreneurs, aux magistrats, aux diplomates, à la diaspora et aux compétences d’où qu’elles viennent.
Avec cette conviction qui résume aussi sa conception de l’État : « La compétence n’a pas de parti politique. »
Au fond, cette tribune invite à donner au 17 août une portée qui dépasse la commémoration. Célébrer l’indépendance, ce serait aussi préserver ce qui unit encore les Gabonais avant que les fractures ne deviennent plus profondes.
Ses derniers mots ramènent le texte à son idée première : « Avant d’être de la majorité ou de l’opposition, anciens ou nouveaux, puissants ou modestes, nous sommes les enfants d’un même pays. Et ce pays mérite que nous recommencions à nous parler. »
RDB






