Crise de l’eau au Gabon : « Transformons l’urgence en opportunité » , La vision de l’Honorable Justine Judith Lekogo pour protéger les populations, moderniser le secteur et élargir l’assiette fiscale
Interview | La vision de Mme l’Honorable Justine Judith Lekogo, Députée élue du deuxième arrondissement de Franceville, sur la crise de l’eau au Gabon
Journaliste : Madame l’Honorable, le Gouvernement est finalement revenu sur sa première décision. Après avoir envisagé de réserver exclusivement la distribution de l’eau aux Forces de défense et de sécurité, il autorise désormais les distributeurs privés à poursuivre leurs activités tout en fixant une mercuriale des prix. Comment appréciez-vous cette évolution ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Je considère cette évolution comme une décision empreinte de pragmatisme. Gouverner, c’est savoir écouter les réalités du terrain et adapter les décisions lorsque l’intérêt général l’exige.
Aujourd’hui, les distributeurs privés répondent à un besoin réel. Ils permettent à des milliers de familles d’avoir accès à l’eau potable alors que l’approvisionnement par le réseau public demeure insuffisant dans plusieurs localités.
Les écarter brutalement aurait créé davantage de difficultés pour les populations.
La véritable question n’est donc plus de savoir s’ils doivent exister, mais comment les organiser, les encadrer et les mettre au service de l’intérêt général.
Journaliste : Le Gouvernement a également fixé un prix plafond afin de limiter les abus. Est-ce, selon vous, la meilleure réponse ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Je comprends parfaitement la volonté du Gouvernement de protéger le pouvoir d’achat des populations. C’est une préoccupation légitime.
Cependant, une fixation administrative des prix constitue rarement une solution durable.
Les coûts d’exploitation évoluent constamment : carburant, entretien des véhicules, maintenance des citernes, salaires ou encore coût de l’approvisionnement.
Lorsque les prix sont figés, certains opérateurs peuvent réduire leurs activités, ce qui finit par diminuer l’offre disponible.
Je pense qu’une concurrence saine, sous le contrôle de l’État, constitue une solution plus équilibrée, tout en laissant à l’État son pouvoir de régulation lorsque des abus sont constatés.
Journaliste : Que signifie concrètement cette concurrence encadrée ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Le service public doit rester le socle de l’accès à l’eau potable.
L’État investit aujourd’hui d’importantes ressources dans la réhabilitation des infrastructures hydrauliques, et cet effort mérite d’être salué.
Mais nous traversons une période de transition.
Tant que l’eau ne coule pas normalement dans tous les foyers, toutes les capacités de distribution disponibles doivent être mobilisées.
Les opérateurs privés ne sont pas responsables de cette crise. Ils sont apparus pour répondre à une urgence.
Il est donc plus intelligent de les intégrer dans la solution que de les considérer uniquement comme un problème.
Journaliste : Vous estimez donc que la concurrence peut protéger les consommateurs ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Absolument.
Si les Forces de défense et de sécurité, les sapeurs-pompiers ou encore le génie militaire distribuent l’eau à un tarif social, les opérateurs privés seront naturellement amenés à adapter leurs prix afin de rester compétitifs.
Cette concurrence bénéficie directement aux consommateurs.
Naturellement, l’État conserve son pouvoir de régulation et peut intervenir immédiatement en cas de spéculation, d’entente ou d’abus manifestes.
L’objectif est de favoriser une concurrence saine, loyale et bénéfique aux populations.
Journaliste : Quelle réforme proposez-vous concrètement ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Je propose la formalisation complète de cette activité.
L’État pourrait lancer un recensement national de tous les distributeurs d’eau exerçant légalement sur le territoire.
Chaque opérateur pourrait se voir délivrer une Licence Nationale de Distribution d’Eau, renouvelable chaque année, moyennant une redevance annuelle dont le montant serait fixé par les pouvoirs publics, après concertation avec les acteurs concernés.
À titre purement illustratif, une redevance de l’ordre de 250 000 FCFA par an pourrait constituer une base de réflexion. Mais ce montant n’est qu’une hypothèse destinée à alimenter le débat ; il appartiendrait naturellement aux autorités compétentes de déterminer le niveau approprié.
Toutes les informations seraient intégrées dans une plateforme numérique permettant d’identifier les opérateurs, de faciliter les contrôles, d’assurer la traçabilité des activités et de lutter contre l’exercice clandestin.
Nous entrerions ainsi dans une véritable logique de modernisation de l’action publique.
Journaliste : Quel intérêt cette réforme présente-t-elle pour l’État ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Cette réforme présente plusieurs avantages majeurs.
Premièrement, elle permettrait à l’État de mieux connaître et de mieux contrôler une activité qui existe déjà mais qui demeure largement informelle.
Deuxièmement, elle renforcerait la protection des consommateurs grâce à un meilleur suivi des opérateurs autorisés et au respect des normes de qualité.
Troisièmement, elle contribuerait à l’élargissement de l’assiette fiscale, qui constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour les finances publiques.
En intégrant progressivement cette activité dans l’économie formelle, l’État crée de nouvelles recettes, favorise la déclaration des emplois, améliore le recouvrement fiscal et renforce la contribution de ce secteur au développement national.
À titre illustratif, si une redevance annuelle de l’ordre de 250 000 FCFA était retenue et que 500 distributeurs étaient agréés sur l’ensemble du territoire, cela représenterait environ 125 millions de FCFA de recettes annuelles pour le Trésor public.
Cette simulation démontre le potentiel économique de la formalisation, mais le montant de la redevance comme le nombre de licences relèveraient naturellement des décisions des pouvoirs publics.
Au-delà de cette seule redevance, le véritable intérêt réside dans la fiscalisation progressive de toute une activité économique qui fonctionne encore en grande partie dans l’informel.
Chaque crise doit aussi être une occasion de renforcer les finances publiques et d’améliorer la gouvernance économique.
Journaliste : Certains pourraient penser que cette proposition favorise davantage le secteur privé que le service public.
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Pas du tout.
Le service public demeure et doit demeurer le pilier de l’accès universel à l’eau potable.
L’État est le seul garant de l’égalité d’accès et poursuit aujourd’hui d’importants investissements dans les infrastructures.
Mais pendant cette période de transition, il est parfaitement possible que le secteur privé vienne compléter l’action publique.
Il ne s’agit nullement de remplacer l’État.
Il s’agit d’éviter que des familles restent plusieurs jours sans eau alors que des capacités de distribution existent déjà.
Cette complémentarité est une réponse pragmatique à une situation exceptionnelle.
Journaliste : Cette organisation restera-t-elle pertinente lorsque les travaux seront achevés ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Lorsque les infrastructures seront totalement réhabilitées, la dépendance vis-à-vis des distributeurs privés diminuera naturellement.
C’est d’ailleurs l’objectif recherché.
Mais disposer d’un secteur privé organisé restera toujours utile pour répondre aux situations d’urgence, aux besoins ponctuels, aux zones difficiles d’accès ou encore aux catastrophes naturelles.
Les économies modernes reposent sur une complémentarité intelligente entre un service public fort et des opérateurs privés responsables.
Journaliste : Quel message souhaitez-vous adresser au Gouvernement ?
L’Honorable Justine Judith Lekogo :
Je crois profondément que cette crise peut devenir une opportunité historique.
Une opportunité de transformer une activité née de l’urgence en un secteur organisé, réglementé, numérisé et créateur de valeur pour notre économie.
En structurant cette filière, l’État protège les populations, améliore la qualité du service, lutte contre l’informel, élargit son assiette fiscale, accroît ses recettes publiques, crée un environnement favorable à l’emploi déclaré et renforce sa capacité de contrôle.
Au fond, il ne s’agit pas uniquement de résoudre une crise de l’eau.
Il s’agit de démontrer que chaque difficulté peut devenir un levier de réforme, de modernisation de l’action publique et de développement économique.
En associant un service public fort et des opérateurs privés bien encadrés, nous pouvons répondre efficacement aux besoins immédiats des populations tout en préparant l’avenir.
Notre priorité commune doit rester la même : garantir à chaque Gabonaise et à chaque Gabonais un accès rapide, durable, sûr et abordable à l’eau potable, tout en faisant de cette période de transition une opportunité pour renforcer la gouvernance, moderniser l’économie et consolider les finances publiques.
Propos recueillis par MT/JL






