Lebamba ou la mémoire disqualifiée : quand la rupture culturelle s’habille de salut et de modernisme ?
Il fut un temps où grandir à Lebamba ne relevait pas d’un simple passage d’âge, mais d’une véritable initiation à la vie. Un temps où l’enfant appartenait à une communauté, à une histoire, à une mémoire collective transmise avec rigueur et exigence.
« Nous sommes une génération qui ne reviendra plus. »
Dans la Louetsi-Wano, cette affirmation dépasse la nostalgie. Elle révèle une fracture. Car ce qui disparaît sous nos yeux, ce ne sont pas seulement des pratiques, mais les fondements mêmes d’un modèle de socialisation.
Hier, les corps de garde étaient des écoles de la parole et de la responsabilité.
Les contes et légendes structuraient l’imaginaire et fixaient les repères moraux. Les rites initiatiques donnaient sens aux étapes de la vie et inscrivaient chacun dans une continuité.
À Lebamba, on apprenait à devenir homme ou femme dans un cadre social précis, exigeant, mais profondément structurant.
C’est dans cet environnement que s’est formée une génération autonome, solidaire et enracinée : capable de pêcher dans la Louetsi, de marcher des kilomètres pour aller à l’école, de respecter les aînés et de comprendre, très tôt, sa place dans la société.
Aujourd’hui, ce socle vacille. Mais au-delà des effets visibles de la modernité et du numérique, une autre dynamique, plus insidieuse, est à l’œuvre : la disqualification progressive des pratiques culturelles locales au nom d’une certaine lecture du christianisme.
À Lebamba, comme dans d’autres localités du Gabon, on assiste à un glissement préoccupant.
Des pans entiers du patrimoine immatériel — rites initiatiques, savoirs traditionnels, récits fondateurs — sont désormais assimilés, parfois sans nuance, au charlatanisme, à l’obscurantisme, voire à des pratiques diaboliques.
Ce processus, souvent relayé par certains discours religieux, conduit à une rupture nette avec les modes traditionnels de transmission.
Ainsi, ce qui relevait hier de l’éducation et de la structuration sociale est aujourd’hui perçu avec suspicion, voire rejeté.
Les jeunes générations, encouragées à « rompre » avec ces pratiques, migrent massivement vers des espaces religieux où les repères proposés sont, certes, structurants, mais souvent déconnectés du contexte culturel local. Le problème n’est pas la foi en elle-même. Le christianisme, dans sa diversité, a toute sa place dans le paysage spirituel gabonais.
La difficulté réside plutôt dans certaines dérives qui opposent systématiquement tradition et religion, comme si l’une devait nécessairement exclure l’autre.
Ce faisant, la société se prive de ses propres outils de régulation et de transmission.
En délégitimant les cadres traditionnels, elle crée un vide que les structures importées ne parviennent pas toujours à combler de manière adaptée. Il en résulte une forme de désancrage, où les individus évoluent entre des référentiels contradictoires, sans véritable articulation entre héritage et modernité.
À Lebamba, les conséquences sont visibles : les corps de garde se vident, les veillées se raréfient, les anciens sont de moins en moins écoutés, et les savoirs se perdent. Ce n’est pas seulement une évolution : c’est une érosion.
Faut-il pour autant opposer tradition et religion ? Certainement pas. Mais il est urgent de refuser les logiques d’exclusion et de revaloriser ce qui, dans les pratiques culturelles, participe à la cohésion sociale, à l’éducation et à la construction identitaire.
Car une société qui renie ses fondements au nom d’une lecture partielle de la modernité ou du religieux prend le risque de se fragiliser durablement.
Lebamba n’est pas seulement confrontée à un changement d’époque. Elle fait face à une redéfinition de son identité. Et toute identité qui se construit dans le rejet de sa propre mémoire est une identité en tension.
Il ne s’agit pas de choisir entre héritage et foi, entre tradition et modernité. Il s’agit de penser leur coexistence, leur complémentarité, leur équilibre.
Faute de quoi, la génération qui ne reviendra plus ne sera pas seulement regrettée. Elle sera incomprise. Et avec elle, tout un monde.
Étienne MAKOUNGOU, Penseur libre de Lowa






