Le 30 août 2023 : "la nuit où j’ai cru que j’allais mourir"

29 août 20260
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Il y a des dates que l’on célèbre. Et il y a des dates que l’on porte dans sa chair. Le 30 août 2023 est, pour moi, les deux à la fois. À l’approche de cette date, les souvenirs remontent. Pas comme une histoire que l’on raconte. Comme un film. Comme des flashs. Et parfois, avec cette question qui me traverse encore : « Et si le 30 août n’était jamais arrivé ? »

Le 29 août 2023, je savais que quelque chose de grave se préparait. J’avais reçu des menaces. On parlait de ma disparition.

On m’avait avertie que je devais disparaître après la proclamation des résultats. On avait même évoqué la possibilité de m’empoisonner. Mais le plus douloureux, c’est que je n’étais pas la seule à savoir que ma vie était menacée.

Ma mère aussi avait reçu des messages annonçant ma mort.
On lui avait dit, en substance, que sa fille ne sortirait pas de cette situation.
Certains de mes grands frères étaient également au courant.

Dans ma propre famille, certains avaient déjà compris qu’on ne me comptait presque plus parmi les vivants. On attendait presque l’annonce. L’annonce de ma disparition.
L’annonce de ma mort.

Imaginez ce que cela signifie pour une mère.
Recevoir des messages qui lui annoncent que sa fille va mourir.
Entendre des gens lui dire : « Votre fille ne sortira pas de là. »

Et devoir malgré tout continuer à vivre avec cette peur.
Aujourd’hui encore, quand je repense à cela, j’ai du mal à retenir mon émotion.

Parce que pendant que moi, je cherchais un endroit où me cacher pour survivre, ma famille, elle, se préparait psychologiquement à l’idée de me perdre.

Voilà ce qu’était réellement le 29 août 2023 pour moi.

Ce n’était pas une journée politique ordinaire.

C’était une journée où ma famille avait peur de recevoir la nouvelle de ma mort.

Je ne savais plus à qui faire confiance. Je ne savais plus qui pouvait me protéger. Je savais seulement une chose : ma vie était en danger.

Je voyais des véhicules des forces de l’ordre à proximité de chez moi.

J’avais le sentiment d’être surveillée.

Encadrée.

Comme si l’on attendait simplement le moment où l’on viendrait me chercher.

Alors j’ai fait quelque chose que je n’oublierai jamais.

Je me suis enfuie.

Pas pour voyager.

Pas pour disparaître volontairement de la vie des autres.

Je me suis enfuie parce que je pensais sincèrement que l’on venait m’arrêter.

Et peut-être pire.

Je suis partie vers la forêt, en direction du fleuve Mpassa.

Je connaissais ces chemins.

J’avais grandi dans cette partie du deuxième arrondissement de Franceville.

J’ai repris les chemins de nos plantations.

Ces petits chemins que je connaissais depuis mon enfance sont devenus, cette nuit-là, mes chemins de survie.

Je suis partie sans prévenir mon gardien.

Je ne voulais pas qu’il sache où j’étais.

J’ai demandé à ceux qui avaient travaillé avec moi de rester chez eux.

Je ne voulais voir personne.

Je ne voulais exposer personne.

Je ne savais plus qui pouvait parler.

Je ne savais plus qui pouvait être suivi.

Je ne savais plus à qui faire confiance.

Alors je me suis retrouvée dans cette forêt avec une seule chose en tête :

rester en vie.

Cette nuit-là, je n’étais plus la militante.
Je n’étais plus l’actrice de la société civile.
Je n’étais plus la femme politique que certains voulaient voir en moi.
J’étais simplement une femme qui avait peur de mourir.

Et pendant que j’étais cachée dans cette forêt, quelque part, ma mère et mes frères attendaient peut-être le pire.

Je pensais à eux.
Je pensais à ma mère.
Je pensais à ma famille.
Je pensais à tout ce que j’avais fait.

À tous les risques que j’avais pris depuis 2020. Et je me suis dit :« Peut-être que c’est la fin. » Je le dis aujourd’hui avec beaucoup d’émotion : je pensais réellement que j’allais mourir. Et puis…

le 30 août est arrivé.

Le pays a basculé.
Le régime est tombé.
Et avec lui, pour beaucoup de Gabonais, une peur qui semblait devenue permanente.
Ce jour-là, certains ont vu un coup d’État.

Moi, j’ai aussi vu une libération.

Parce que ce jour-là, ma vie n’a pas seulement changé politiquement.
Ma vie a été sauvée.

C’est pour cela que je ne pourrai jamais regarder le 30 août comme une simple date dans un calendrier politique.

Pour moi, c’est une date intime.

Une date douloureuse.

Une date de survie.

Une date de renaissance.

Et c’est aussi pour cela que je n’oublie pas ceux qui, à un moment donné, ont refusé de franchir certaines limites.

Je pense notamment aux magistrats présents à Franceville à cette période, et particulièrement au procureur général de l’époque, Eddy Minang et son adjoint Olivier Nzaou qui n’ont pas donné suite à l’arrestation que je redoutais.

Je n’oublie pas.

Parce que lorsque votre vie est en jeu, vous n’oubliez jamais ceux qui ont refusé de vous livrer à votre destin.

Je n’oublie pas non plus celui qui, le 30 août 2023, a pris la responsabilité de mettre fin à un système arrivé à bout de souffle.

Au Général Brice Clotaire Oligui Nguema, je veux dire quelque chose de simple :

je n’oublie pas.
Je ne suis pas ingrate.
Je sais ce que nous avons vécu.
Je sais ce que cette rupture a représenté pour certains d’entre nous.
Je sais que, sans le 30 août, mon histoire aurait peut-être été différente.

Peut-être même que je ne serais pas là aujourd’hui pour écrire ces lignes.

Alors oui, j’ai une dette morale.
Une dette de reconnaissance.
Mais cette reconnaissance ne doit jamais devenir une dette de silence.
Et c’est là que je veux être très claire.
Je continuerai à soutenir le Président lorsqu’il fera ce que je crois être bon pour le Gabon.

Mais je continuerai également à l’interpeller lorsqu’une décision me semblera contraire à l’intérêt général.

Parce que je ne me suis pas cachée dans une forêt pour devenir, trois ans plus tard, une femme incapable de dire ce qu’elle pense.

Je ne me suis pas battue pour remplacer une peur par une autre.
Je me suis battue pour que le Gabonais puisse respirer.

Pour que le citoyen puisse parler.

Pour que le journaliste puisse questionner.

Pour que le magistrat puisse décider en conscience.

Pour que le député puisse voter en conscience.

Pour que personne ne soit obligé de dire « oui » simplement parce qu’un puissant a dit « oui ».

Et c’est précisément pour cela qu’une question me fait mal aujourd’hui.

Si nous avons parlé de libération, pourquoi chercher à ramener le député au « béni-oui-oui » ? Pourquoi vouloir faire du député un simple exécutant d’une ligne politique ? Pourquoi vouloir remettre en cause son indépendance ? Pourquoi faudrait-il qu’un député renonce à sa conscience parce qu’il appartient à un parti ?

Le député n’est pas le député d’un parti.
Il est le député de la Nation.
Il doit écouter son parti.

Mais il doit surtout écouter sa conscience, ses électeurs et l’intérêt général.

Parce qu’un Parlement où tout le monde dit « oui » n’est plus véritablement un Parlement.

C’est une chambre d’enregistrement.

Et je refuse cela.

Je refuse de croire que c’est pour cela que nous avons pris tous ces risques.
Je refuse de croire que c’est pour cela que certains ont eu peur.
Je refuse de croire que c’est pour cela que certains ont fui.
Je refuse de croire que c’est pour cela que certains ont attendu le 30 août avec la peur au ventre.

Nous avons voulu libérer le pays.

Alors allons jusqu’au bout de cette libération.

Libérons aussi les consciences.
Libérons la parole.
Libérons le débat.
Libérons le Parlement.
Libérons les institutions de la peur.

Parce que construire un pays, ce n’est pas seulement construire des routes, des écoles, des hôpitaux ou des infrastructures.

Construire un pays, c’est aussi construire des institutions dans lesquelles un homme ou une femme peut dire « je ne suis pas d’accord » sans avoir peur de perdre sa place, sa liberté ou sa vie.

Je le dis avec toute la reconnaissance que je porte au 30 août 2023 :

je ne veux pas être une « béni-oui-oui ».

Je veux rester libre de soutenir.

Libre de questionner.

Libre d’approuver.

Libre de désapprouver.

Libre de parler.

Parce que le silence n’a jamais été ma manière de servir mon pays.

Et si demain je dois interpeller encore le Chef de l’État, je le ferai.

Pas parce que je suis contre lui.

Mais parce que je crois que parfois, la meilleure manière de soutenir un homme d’État, c’est aussi de lui dire ce qu’il n’a peut-être pas envie d’entendre.

Je préfère être celle qui dit la vérité avec respect que celle qui applaudit tout par intérêt.

Je ne cours pas après un poste.
Je ne me suis pas cachée dans une forêt pour obtenir un fauteuil.
Je me suis engagée parce que je croyais en quelque chose.

Le Gabon.

Et trois ans plus tard, je veux continuer à croire que le 30 août 2023 n’a pas seulement changé ceux qui étaient au pouvoir.

Je veux croire qu’il a changé notre rapport au pouvoir.
Je veux croire qu’il a rendu au citoyen sa dignité.
Je veux croire qu’il a rendu aux institutions leur responsabilité.
Je veux croire qu’il a rendu à chacun le droit de penser librement.

Alors, en ce 29 août 2026, à la veille de cette date qui a bouleversé mon histoire et celle de notre pays, je n’ai qu’une chose à dire :

Je n’oublie pas.
Je n’oublie pas la peur.
Je n’oublie pas les messages reçus par ma mère.
Je n’oublie pas les nuits où ma famille pensait qu’elle allait me perdre.
Je n’oublie pas la forêt.
Je n’oublie pas le chemin vers le Mpasa.
Je n’oublie pas cette nuit où je pensais que quelqu’un allait venir me chercher.
Je n’oublie pas ceux qui m’ont protégée.
Je n’oublie pas ceux qui ont refusé d’exécuter certaines choses.
Je n’oublie pas le 30 août.

Et surtout…

je n’oublie pas pourquoi nous nous sommes battus.

Alors oui, aujourd’hui, je peux dire :

Joyeux anniversaire au 30 août 2023.

Pour certains, ce fut un coup d’État.

Pour moi, ce fut une libération.

Et puisque nous avons commencé à libérer le Gabon,

ne nous arrêtons pas à mi-chemin.

Libérons les consciences.

Libérons la parole.

Libérons les institutions.

Libérons le Parlement.

Et surtout…

ne transformons jamais la reconnaissance en obligation de se taire.

Parce que le Gabon que nous voulons construire mérite mieux que des hommes et des femmes qui disent toujours « oui ».

Il mérite des citoyens qui osent encore penser, parler et défendre l’intérêt général.

Et moi, malgré tout ce que j’ai vécu,

je continuerai.

Parce que j’ai eu peur de mourir.

Mais je n’ai jamais eu peur de défendre mes convictions.

Et ça, personne ne pourra me l’enlever.

Honorable Justine JUDITH LEKOGO
Députée de la Nation

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