La montagne budgétaire de la Ve République a accouché d’une souris…et d’une dette cachée

14 juin 20260
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Le Parlement gabonais examine, depuis le 10 juin, le projet de loi de finances rectificative pour l’exercice 2026. Le texte ramène le budget de l’État à 5 495,2 milliards de francs CFA.
À première vue, il ne s’agit que d’un ajustement budgétaire parmi d’autres. Les lois de finances rectificatives existent partout dans le monde. Les gouvernements révisent leurs prévisions lorsque la réalité économique refuse obstinément de se conformer aux promesses politiques. Mais dans le cas du Gabon, l’exercice mérite que l’on s’y arrête, car ce budget de 5 495 milliards n’est pas apparu de nulle part. Il succède à un autre budget.

Un budget présenté il y a quelques mois à peine comme le premier budget de la Ve République. Un budget « historique ». Un budget de rupture. Un budget de refondation. Un budget censé traduire dans les chiffres la renaissance du pays.

Son montant était de 7 233,3 milliards de francs CFA.

À l’époque, les superlatifs coulaient avec beaucoup plus d’abondance que l’eau potable dans nos robinets. Tout y était : une croissance de 7,9 %, une souveraineté économique retrouvée, une gouvernance plus transparente, une modernisation de la collecte fiscale grâce à la digitalisation, des investissements massifs dans les infrastructures, l’eau, l’énergie, l’éducation et la santé. Et surtout cette fameuse méthode du « Budget Base Zéro », présentée comme une révolution de la gestion publique.

Chaque administration devait justifier chaque franc demandé. Chaque dépense devait démontrer son utilité. Chaque ligne budgétaire devait être examinée avec rigueur. À entendre les responsables gouvernementaux et leurs habituels griots, les finances publiques gabonaises venaient presque de réinventer la science budgétaire.

Quelques mois plus tard, le réveil est brutal. Le budget de 7 233,3 milliards est devenu un budget de 5 495,2 milliards. Entre les deux, 1 738,1 milliards de francs CFA se sont évaporés. Tout simplement.

Comment expliquer qu’un budget présenté comme le fruit d’une réflexion rigoureuse, fondée sur des hypothèses solides et sur une méthode prétendument révolutionnaire, ait pu perdre près d’un quart de sa valeur en quelques mois seulement ?

Deux explications possibles :
  Soit les prévisions étaient sincères mais totalement irréalistes. Les recettes ont été surestimées. La croissance a été exagérément optimiste. Les capacités financières réelles de l’État ont été mal évaluées. Dans ce cas, ceux qui prétendaient inaugurer une nouvelle ère de compétence économique se sont simplement trompés.

  Soit les fragilités étaient connues dès le départ, mais il fallait annoncer un chiffre spectaculaire. Il fallait impressionner l’opinion. Il fallait offrir à la Ve République un budget à la hauteur du récit politique construit autour d’elle. Dans cette hypothèse, le budget n’était plus un instrument de gestion publique mais un outil de communication.
Dans les deux cas, la crédibilité de la coalition UDB-PDG-CTRI au pouvoir sort sévèrement affaiblie.

Mais l’affaire prend une dimension encore plus inquiétante depuis les révélations publiées ce dimanche par le média en ligne GabonReview.

En examinant le projet de loi de finances rectificative, un économiste de l’INSG a découvert qu’à l’article 97 figure discrètement l’autorisation d’un emprunt obligataire de 857,85 milliards de francs CFA, soit près de 1,5 milliard de dollars américains, arrangé par la banque française Société Générale pour une durée de dix ans. Le plus stupéfiant n’est pas tant le montant que la manière.

Ni le Conseil des ministres du 22 mai. Ni les communiqués officiels. Ni les conférences de presse gouvernementales. Ni les innombrables interventions médiatiques des porte-parole du régime n’ont jugé utile d’informer les Gabonais de l’existence de cette opération.
Près de 858 milliards de francs CFA d’endettement supplémentaire engagés dans le plus grand silence.

Une dette cachée dans un tableau. Une dette enfouie dans un article technique. Une dette découverte non par le gouvernement lui-même, mais par un universitaire lisant attentivement un document budgétaire. Nous ne sommes plus ici dans la simple maladresse administrative. Nous touchons à une question fondamentale de gouvernance démocratique.

Comment peut-on prétendre bâtir une Ve République fondée sur la transparence tout en dissimulant à la population l’un des plus importants emprunts de l’histoire récente du pays ?
Comment peut-on invoquer la rigueur budgétaire tout en engageant plusieurs générations de contribuables sans le moindre débat public ?

Comment peut-on parler de souveraineté économique lorsqu’un engagement financier de cette ampleur apparaît dans les profondeurs d’un document technique sans explication préalable ?

Selon les estimations rapportées par GabonReview, compte tenu de la notation actuelle du Gabon et des conditions du marché, cet emprunt pourrait coûter entre 95 et 110 milliards de francs CFA d’intérêts par an pendant dix ans.

Autrement dit, près de 1 000 milliards de francs CFA d’intérêts pour 858 milliards empruntés. Le Gabon pourrait donc rembourser davantage en intérêts que le capital lui-même. Et cette facture ne sera pas payée par ceux qui prennent aujourd’hui la décision. Elle sera supportée par les budgets futurs. Par les gouvernements futurs. Par les contribuables futurs.

Sans consultation. Sans débat. Sans explication. Sans mandat populaire spécifique.
Dans n’importe quelle démocratie, une telle opération aurait donné lieu à une présentation détaillée devant la représentation nationale, à des auditions publiques, à des explications sur l’utilisation des fonds, sur les garanties consenties et sur les risques encourus. Chez nous, elle apparaît discrètement au détour d’un tableau budgétaire.

Cette méthode porte un nom. Ce n’est plus de la transparence. Ce n’est même plus de l’opacité. C’est de la dissimulation !

Et lorsqu’un État contracte en silence des engagements financiers de plusieurs centaines de milliards qui pèseront sur plusieurs générations de citoyens, la frontière entre la mauvaise gouvernance et ce que beaucoup qualifieraient de banditisme d’État devient dangereusement ténue. Car enfin, à quoi serviront ces 857 milliards ?

Quels projets seront financés ? Quelles entreprises en bénéficieront ?

Quelles contreparties ont été négociées ? Quelles garanties ont été accordées ?

Quels actifs nationaux pourraient être indirectement concernés ?

À ce jour, les Gabonais n’en savent strictement rien. L’histoire devient d’ailleurs encore plus savoureuse lorsqu’on observe le destin de ceux qui avaient porté le budget initial aux nues.

Henri-Claude Oyima avait défendu avec conviction le budget de 7 233 milliards. Quelques mois plus tard, il était débarqué du gouvernement. Son successeur, Thierry Minko, n’est pourtant pas arrivé de l’extérieur. Il faisait partie de l’équipe qui a conçu la politique budgétaire aujourd’hui corrigée. Et c’est sous son autorité que le budget a finalement été ramené à 5 495 milliards après le rappel à l’ordre de la réalité économique et des exigences du FMI.

La logique mériterait un minimum de cohérence. Si le budget initial était erroné, alors ses concepteurs devraient partager la responsabilité de l’erreur. Si Henri-Claude Oyima s’est trompé avec ses 7 233 milliards, Thierry Minko s’est également trompé puisqu’il a dû reconnaître quelques mois plus tard que le pays ne pouvait finalement fonctionner qu’avec 5 495 milliards. Mais au Gabon, les lois de la gravité politique suivent parfois des trajectoires très mystérieuses.

Lorsqu’un budget perd 1 738 milliards de francs CFA, ce ne sont pas toujours les chiffres qui tombent. Ce sont parfois seulement certains ministres. Pendant ce temps, les difficultés quotidiennes demeurent.

L’eau manque. L’électricité reste aléatoire. Les routes se dégradent. Les hôpitaux souffrent de pénuries chroniques. Les écoles accumulent les difficultés. Et la vie chère continue d’étrangler les ménages.

Pour les Gabonais, la véritable question n’est pas de savoir si le budget est de 7 233 milliards ou de 5 495 milliards. La vraie question est beaucoup plus simple : Où sont les résultats ? Entre les 7 233 milliards annoncés et les 5 495 milliards finalement retenus, ce ne sont pas seulement 1 738 milliards qui se sont évaporés. C’est surtout une partie de la crédibilité de la Ve République.

Et désormais, à cette montagne budgétaire qui a accouché d’une souris, il faut ajouter une dette de 857 milliards découverte presque par effraction dans les annexes d’un texte financier bricolé.

Décidément, dans le Gabon de la Ve République, les chiffres les plus importants ne sont pas ceux que le gouvernement annonce. Ce sont souvent ceux qu’il espère que les citoyens ne remarqueront pas.

Michel ONGOUNDOU LOUNDAH

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