Ma contribution au débat sur l’institution d’une langue nationale au Gabon"

24 novembre 20220
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Mes chers compatriotes,

Les populations gabonaises sont naturellement polyglottes, mais la volonté politique a toujours fait défaut dans notre pays.

1. Un jour, le gouvernement a décidé que chaque semaine, un lycéen de 4ème apprendrait trois langues étrangères : le français, l’anglais et l’espagnol. Le même gouvernement a décrété que le même enfant poursuivrait cet effort au moins jusqu’en classe de première. Personne n’a jamais contesté cette décision, aucun pédagogue ne l’a jamais trouvée difficile, et aucun parent ne s’est plaint de cette accumulation de langues.

Nous avons tous relevé ce défi à l’école, et n’eût été l’absence d’interlocuteurs hispaniques et anglo-saxons, les Gabonais seraient trilingues depuis fort longtemps. Ce que nous avons fait au secondaire, tous les Gabonais le peuvent avec nos dialectes provinciaux, pourvu qu’il y ait en amont la même volonté politique.

Certains peuples du Gabon ont déjà tracé la voie. Les Kanigi et les Eviya sont polyglottes en leurs propres seins. Chaque jour les Kanigi parlent entre eux tantôt en Yitsaangi, tantôt en Yinzebi, tantôt en Lembama. Les Eviya échangent à l’intérieur de leur propre communauté en Getshogo, ou en Simba, sinon en Apindzi et j’en passe. Ils n’ont fabriqué aucun créole, ils parlent ces dialectes comme nous l’avons fait avec le français, l’anglais et l’espagnol. Ces compatriotes ne s’arrêtent pas en si bon chemin.

À Fougamou les Eviya maîtrisent encore le Ghisir. Les Kanigi font de même avec le Ndumu de Franceville et le Tsetsegi de Boumango. Maintenant, je voudrais vous poser une question : pensez-vous que ces concitoyens seraient capables d’apprendre encore les langues Omiènè, Fang, Kota et Yipunu ? La réponse est évidemment oui. Ces gens-là attendent tous la volonté politique.

2. Un jour je discutais avec un dirigeant d’une université privée de Libreville, un peul d’origine qui avait fait ses études primaires et secondaires à Conakry, ensuite l’université à Cheikh Anta Diop de Dakar. Plus tard, il est venu travailler au Gabon comme enseignant. Je découvris que ce monsieur maîtrisait parfaitement les quatre ou cinq langues régionales de sa patrie d’origine.

Ici au Gabon, aucun ressortissant guinéen ne pourrait le surprendre dans n’importe quel dialecte du terroir de leurs ancêtres. Ce monsieur avait tout capté pendant ses dix-huit premières années de vie. Aujourd’hui il voudrait faire pareil avec les idiome du Gabon, son pays d’adoption. Lui aussi attend la volonté politique.

Souvenons-nous qu’ici au Gabon, nos villes de province se sont peuplées autrefois par quartiers monoethniques. Vu que chaque localité avait plusieurs routes d’accès, les villageois venus des cantons nord s’installaient généralement au nord de la ville, ceux des cantons sud s’établissaient au sud de la localité, et ainsi de suite.

Ces migrants illettrés préservèrent leurs dialectes d’origine à l’intérieur de ces nouveaux faubourgs, tout en adoptant la langue vernaculaire du territoire d’accueil, pour échanger avec les communautés des environs. Je ne sais pas si c’était le fruit d’une volonté politique, mais je constate que depuis les années 1930 au village missionnaire de Bongolo, les Wumbu venus de Mbigou et Malinga, associés aux Massango venus de Mimongo, Lébamba et Mbigou, maîtrisent parfaitement la langue Yinzebi, tout en conservant leurs propres langues vernaculaires.

Je constate que les Apindji de Fougamou parlent couramment Ghisir, les Akélé de Lambaréné "mangent" le Galwa et les Fang de Makokou s’expriment en Kota, mais chacun continue à parler son dialecte ancestral.

À Lastourville, les Sesamaye connaissent la langue Yidumu, les Mahongwé d’Okondja manipulent le Lembama, mais aucun de ces groupes ne jette sa propre langue vernaculaire. Volonté politique ou pas, nous avons ici la preuve que les gabonais ont le cerveau pour les langues vernaculaires.

3. À Libreville, le peuplement fut beaucoup plus complexe. Certe la ville est cernée par quatre provinces (le Woleu Ntem, l’Estuaire, l’Ogooué Maritime et le Moyen Ogooué), mais toutes les régions y accèdent par une seule route nationale. Nous arrivons tous à "Pungu" par un seul chemin. Soixante-dix ans plus tard, la géolocalisation ethnolinguistique est de plus en plus difficile, à quelques exceptions près. Tout le monde ou presque communique en français. Mais ce n’est pas tout.

Depuis les années 1990, nos familles modernes ont arrêté de forcer leurs progénitures à s’exprimer dans nos langues vernaculaires. Les enfants comprenaient tout mais ne se sentaient pas obligés de le répéter, donc ils ont négligé de parler. Aujourd’hui, ces enfants sont devenus trentenaires et parents, les langues vernaculaires sortent à compte-gouttes de leurs bouches. Même dans les foyers monoethniques, on s’exprime essentiellement en français. Si la volonté politique n’intervient pas, ces gens-là sont perdus pour toujours.

4. Certains peuples ont besoin d’avoir leurs propres régions pour se construire. Nous devons casser ce découpage administratif devenu obsolète. Il y a des Fangs à Sindara, des Nzebi à Kango, des Punu à Lambaréné, des Kota à Igoumié, des Mahongwé à Okondja, des Sesamaye à Lastourville et j’en passe.

Autrefois certaines provinces avaient commencé avec deux départements administratifs. Nous pouvons aujourd’hui éclater les 48 départements du pays en 15 ou 20 provinces (sans toucher à Libreville qui est notre carrefour commun), chacune avec deux ou trois langues régionales. Tout dépend de la volonté politique.

Bitam, le 24 novembre 2021
Philippe César Boutimba Dietha

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