"La Société du Bonheur !" par Jean Valentin Leyama

28 juin 20210
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Excepté des marginaux comme moi qui, frais émoulu de ses études supérieures, a décliné plusieurs offres d’embauche dans cette société, quel enfant de Moanda ne rêve-t-il pas de travailler à Comilog ? Les parents y ont travaillé jusqu’à la retraite et les enfants ont intégré que c’était, à tort ou à raison, un débouché naturel.

Porter l’emblématique tenue bleue, à laquelle s’est ajoutée depuis peu la tenue orange, c’est le Graal, quoi. Quand après le boulot, tu descends au quartier avec ton uniforme, c’est le succès assuré, un signe distinctif de réussite sociale. En vérité, du reste.

Tenez, et depuis quelques années, les avantages servis au personnel sont particulièrement attractifs. Les salaires ont quasiment doublé en dix ans. Le véhicule 4x4 est désormais à la portée de l’ouvrier. Les retraités qui hier partaient dans le mépris sortent désormais avec un pactole qui leur permet d’investir au terme de leur labeur. Quand un agent se rend à Libreville pour des soins médicaux, l’hôtel est payé, des frais de subsistance journaliers lui sont versés et naturellement, la prise en charge médicale est totale.

Tous les mois de juin, comme maintenant, après le Conseil d’administration de la société, la ville s’anime. Et pour cause, les actionnaires ont reçu leurs dividendes et chaque travailleur reçoit aussi sa part de bénéfices. En millions, s’il vous plaît (je ne veux pas révéler les chiffres, les pauvres plient sous le poids des sollicitations). Et ce n’est pas tout !

La société met à la disposition du personnel deux lignes de crédit, l’une d’un montant de 2 millions pour faire face aux événements familiaux, l’autre de 14 millions pour s’équiper, remboursables, tenez vous bien, au taux de 2% l’an, c’est-à-dire, Kdo, quoi !

Je vous épargne le reste, les frais médicaux gratuits, l’accès à la propriété, etc.
Qui ne rêve pas d’y travailler ? Alors à défaut de porter l’uniforme Comilog, on se rabat chez ses sous-traitants qui, par centaines, avec leurs tenues, contribuent à colorier la ville en rouge, en gris, en jaune, en vert, en orange, en noir. Fini la ville des oiseaux, place à la ville des uniformes ! Le sous-traitant, c’est l’anti-chambre, mais l’obsession, c’est accéder à Comilog.

Alors, quand tu suggères à un jeune au chômage d’aller faire l’agriculture, il le prend pour une insulte : "Quoi, tes parents, tu les envoies à Comilog et moi dans les plantations ?" Et toc !

Mais, il y a un toujours un mais, comme nous répétait mon prof de finance, il n’y a pas de repas gratuit. L’envers du décor, c’est la dictature du résultat, de la performance, du chiffre. Il y a 10 ans, 3 millions de tonnes, c’était un exploit. Aujourd’hui, on a franchi les 5 millions de tonnes, on vise 7 millions pour la fin de l’année.

Alors les gars de Comilog-là, sont surmenés, stressés, pressurés et, hélas, pour la plupart, hypertendus.Vous croyez quoi, que vous allez manger l’argent du Blanc Kdo ? C’est pas notre pépère Fonction publique !

Jean Valentin LEYAMA

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