L’État vend désormais de l’eau : à qui profite la pénurie ?

2 juillet 20260
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Le communiqué publié le 1er juillet 2026 par le ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie restera sans doute comme l’un des plus étonnants de l’histoire administrative du Gabon. En deux pages, il révèle une conception singulière de l’État, de l’économie et de la puissance publique.

À sa lecture, une question surgit immédiatement : l’État gabonais est-il encore le garant d’un service public, ou est-il devenu un banal vendeur d’eau potable ? En réalité, c’est exactement ce que dit ce communiqué.

Pendant des mois, les robinets sont restés désespérément secs. Les populations ont dû survivre par leurs propres moyens. Des particuliers ont investi dans des citernes, acheté des camions et organisé des circuits de distribution pour pallier l’effondrement du service public. Que certains aient profité de cette situation pour pratiquer des prix abusifs ou développer des réseaux illégaux est incontestable. L’État devait intervenir. Personne ne le conteste.

Mais une autre question mérite d’être posée : l’Etat intervient-il pour protéger les populations… ou pour éliminer la concurrence ? Car c’est bien l’impression que laisse ce communiqué. Tous les autres distributeurs sont interdits. Les véhicules sont saisis. Les installations démantelées. Les réseaux privés détruits. Puis, dans le même mouvement, l’État annonce qu’il distribuera lui-même l’eau… contre paiement.

Ainsi, après avoir supprimé tous les autres vendeurs, il devient le seul vendeur autorisé.

Le procédé est pour le moins déroutant. Dans toute économie de marché, on parlerait d’un monopole. Le plus ironique est que ce monopole existait déjà à travers la SEEG. Et c’est précisément parce qu’il a échoué que des particuliers ont investi un marché abandonné par un service public incapable d’assurer sa mission.

Aujourd’hui, au lieu de réparer durablement ce service public, le Gouvernement préfère militariser la distribution de l’eau.

Le communiqué est d’ailleurs explicite. Le mètre cube est fixé à 3 000 FCFA. Le fût de 200 litres à 600 FCFA. Les 100 litres à 300 FCFA. Et surtout, « les paiements se feront à la livraison auprès des agents des forces de l’ordre  ». Cette phrase est sans doute la plus stupéfiante de tout le document.

Depuis quand un élément de la Garde républicaine ou un gendarme est-il devenu vendeur d’eau ? Depuis quand encaisse-t-il de l’argent pour le compte de l’État ? Depuis quand les forces de défense exercent-elles une activité commerciale ? Sont-elles désormais des régisseurs de recettes ? Des agents du Trésor public ? Qui délivrera les quittances ? Qui contrôlera les encaissements ? Qui effectuera les rapprochements comptables ? Qui vérifiera les sommes réellement perçues ? Où ira exactement cet argent ? Sera-t-il versé quotidiennement au Trésor public ? Ou alimentera-t-il un circuit parallèle dont personne ne connaît aujourd’hui les règles de fonctionnement ?

Une autre interrogation, plus fondamentale encore, mérite d’être posée. L’État ne produit pas lui-même l’eau potable. Alors, auprès de qui l’achètera-t-il ? Auprès de la SEEG ? D’opérateurs privés ? À quel prix ? Avec quelles ressources ? Car l’État gabonais traîne depuis des années la réputation peu enviable de mauvais payeur chronique, accumulant les arriérés envers ses fournisseurs, dont… la SEEG.

Comment financera-t-il cette nouvelle activité commerciale ? Sur quelles lignes budgétaires ? Ou bien prélèvera-t-il directement l’eau dans les installations de la SEEG avant de la revendre aux populations ? Si tel est le cas, en vertu de quel fondement juridique et selon quelles modalités financières ? Là encore, le communiqué demeure silencieux sur des questions pourtant essentielles.

Ces questions ne sont pas anecdotiques. Elles touchent au cœur même des finances publiques. Depuis des années, les autorités affirment vouloir renforcer la bonne gouvernance et la discipline budgétaire. Elles rappellent régulièrement le principe fondamental de l’unicité de caisse, selon lequel toutes les recettes publiques doivent être centralisées au Trésor afin d’assurer leur traçabilité et leur contrôle.

Pourquoi ce principe disparaîtrait-il soudainement au nom de l’urgence hydrique ? Une autre interrogation s’impose. Puisque l’État fixe un prix et prévoit de percevoir des recettes, ces revenus seront-ils inscrits dans la prochaine loi de finances rectificative ? Sous quel programme budgétaire apparaîtront-ils ? Quel ministère en sera l’ordonnateur ? Quel comptable public en assurera le recouvrement ?

Le Parlement sera-t-il appelé à autoriser ces nouvelles recettes, comme l’exigent les principes élémentaires du droit budgétaire ? Ou découvrira-t-on, une fois de plus, que l’urgence autorise toutes les entorses aux règles que l’État impose pourtant aux autres ? Car il ne s’agit plus simplement de distribuer de l’eau, mais également d’organiser une véritable activité commerciale de l’État. Et cette activité ne peut s’affranchir des règles de la comptabilité publique.

Le FMI, avec lequel le Gabon est actuellement en négociation, observera sans doute avec intérêt cette innovation administrative : des forces de sécurité chargées simultanément de distribuer de l’eau et d’en encaisser le paiement, dans un dispositif dont le circuit comptable demeure largement opaque.

Après les engagements répétés en faveur de la transparence budgétaire, cette architecture relève d’une créativité institutionnelle difficile à classer dans les standards habituels.

Et l’on se souvient que cette improvisation n’est pas isolée. Il y eut déjà des explications techniques pour le moins surprenantes, comme la fameuse « poussée d’Archimède » invoquée pour justifier certaines défaillances de la SEEG. Aujourd’hui, une autre logique semble s’imposer : celle d’un gouvernement de l’exception permanente, où les règles ordinaires cèdent devant l’urgence. Le communiqué ajoute un autre élément troublant. Il précise que les véhicules saisis appartiendraient « essentiellement à des sujets non gabonais ».

Pourquoi cette précision ? Que cherche-t-elle à démontrer ? Qu’une nationalité expliquerait la crise de l’eau ? Personne n’est dupe. Lorsque les gouvernements peinent à résoudre les problèmes structurels, ils cherchent souvent des responsables plus faciles à désigner que leurs propres défaillances.

Pourtant, aucun vendeur d’eau, gabonais ou « non gabonais », n’a vidé les barrages. Aucun camion-citerne n’a empêché la SEEG de produire. Aucun commerçant n’a organisé les coupures d’eau qui frappent notre pays depuis des années.

Les vendeurs d’eau ne sont pas la cause de la crise. Ils en sont la conséquence. Ils ont prospéré parce que l’État a échoué. Et voilà qu’aujourd’hui, après avoir laissé se développer un marché de survie, l’État revient non pour reconnaître ses propres échecs, mais pour criminaliser ceux qui ont occupé le vide qu’il avait lui-même créé.

Cette logique est profondément inquiétante. Elle traduit une dérive désormais bien connue. Chaque difficulté devient un état d’urgence. Chaque crise justifie une démonstration de force. Chaque problème appelle une réponse militaire.

Aujourd’hui, ce sont les soldats qui distribuent l’eau. Demain, distribueront-ils le pain, le gaz ou le carburant ? À ce rythme, il ne restera bientôt plus qu’à confier les marchés, les pharmacies et les supermarchés aux forces de défense.

La puissance publique ne semble plus distinguer ce qui relève de ses missions régaliennes et ce qui appartient au fonctionnement normal d’un service public. Or gouverner, ce n’est pas remplacer les robinets par des camions militaires.

Ce n’est pas substituer des uniformes à une politique publique. Ce n’est pas transformer des gendarmes en caissiers résiduels. Ce n’est pas faire de l’État un petit commerçant informel après avoir interdit toute concurrence.

La véritable urgence n’est pas hydrique. Elle est politique. Elle est institutionnelle. Elle est celle d’un État qui ne sait plus très bien où s’arrête son rôle de régulateur et où commence celui d’opérateur économique.

Le droit à l’eau, pourtant rappelé dans le communiqué, n’est pas le droit d’acheter de l’eau auprès d’un militaire. C’est le droit d’ouvrir son robinet et de voir couler une eau potable, accessible, permanente et abordable.

Tout le reste n’est qu’un aveu. L’aveu que le service public a échoué. L’aveu que l’État préfère gérer les conséquences plutôt que les causes. Et peut-être aussi l’aveu, plus inquiétant encore, qu’après avoir perdu le monopole de fait de la distribution de l’eau par son incapacité, il entend aujourd’hui le reconquérir par la force.

Cette affaire révèle en réalité un renversement préoccupant de la logique de l’action publique. Au lieu de créer les conditions permettant aux citoyens d’accéder normalement à un service essentiel, l’État devient lui-même acteur d’un marché né de ses propres défaillances. Il ne corrige plus l’échec, il l’administre. Il ne répare plus le service public, il organise sa substitution.

Lorsqu’un État commence à concurrencer ses propres citoyens au lieu de leur garantir les services auxquels ils ont droit, il franchit un seuil. La puissance publique cesse progressivement d’être arbitre pour devenir opérateur, commerçant, percepteur et, désormais, distributeur.

Et là, ce n’est plus seulement une crise de l’eau.
C’est une crise de la conception même de l’État. Version UDB–PDG–CTRI.

Michel ONGOUNDOU LOUNDAH

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